Un siècle et des poussières

La grande histoire du giratoire

Comment une idée d'architecte parisien, boudée pendant soixante-dix ans, est devenue l'obsession d'un pays entier — et pourquoi la France en a construit plus que tout le monde.

1906 : un architecte dessine un carrefour qui tourne

Portrait photographique d’Eugène Hénard
Eugène Hénard, architecte-voyer de la Ville de Paris.
auteur inconnu — Public domain

L'idée est française, et elle est vieille. En 1906, Eugène Hénard, architecte-voyer de la Ville de Paris, publie le plan d'un « carrefour à giration » : plutôt que de laisser les véhicules se croiser à angle droit, on les fait tous tourner dans le même sens autour d'un îlot central. Personne ne coupe la route de personne ; les trajectoires s'entrelacent au lieu de s'affronter.

Hénard ne l'a pas inventé de rien. Il regarde les ronds-points des jardins à la française — ces clairières circulaires d'où partent plusieurs allées, qui portaient déjà ce nom bien avant l'automobile. Le mot est un héritage de Le Nôtre ; l'usage est nouveau.

Dès 1907, la place de l'Étoile passe au sens giratoire. À la même époque, l'Américain William Phelps Eno fait de même à Columbus Circle, à New York. L'idée est dans l'air ; elle va pourtant rester en panne pendant deux générations.

Dessin en perspective du carrefour à giration des Grands Boulevards
Le carrefour à giration des Grands Boulevards, dessiné par Hénard lui-même (1910).
Eugène Hénard — Public domain

Le vice caché : la priorité à droite

Le carrefour giratoire première manière a un défaut qui le condamne. Sur le continent, les véhicules qui entrent ont la priorité sur ceux qui tournent déjà. Aux heures de pointe, l'anneau se remplit et ne se vide plus : chaque entrant bloque ceux qui voudraient sortir, jusqu'à l'arrêt complet. On appelle ça un blocage par verrouillage, et c'est ce qui a durablement discrédité l'invention.

Ce carrefour-là existe toujours, et c'est lui qu'on appelle à la lettre un rond-point : aucun panneau à l'entrée, priorité à droite. L'Étoile, la Nation, la place d'Italie. La France en compte 568 — contre plus de soixante mille giratoires. La différence entre les deux, et ce qu'elle change au volant, a sa propre page.

1966 : un Anglais renverse la règle

Schéma du Magic Roundabout de Swindon : cinq mini-giratoires autour d’un anneau central
Le Magic Roundabout de Swindon, conçu par Blackmore en 1972 : cinq mini-giratoires autour d’un anneau qui tourne à l’envers.
Hk kng — CC BY-SA 3.0

La solution vient du Transport Research Laboratory britannique, où travaille Frank Blackmore — ancien pilote de la Royal Air Force reconverti dans l'ingénierie du trafic. Son idée tient en une phrase : c'est celui qui entre qui cède le passage. L'anneau se vide toujours, il ne peut plus se verrouiller. C'est ce qu'on appelle aujourd'hui un carrefour à sens giratoire — un giratoire, tout court.

La règle entre dans les instructions du ministère britannique en 1966. Le débit des carrefours s'améliore d'environ 10 %. Blackmore poursuit avec le mini-giratoire, un simple disque peint pour les carrefours trop étroits : premier essai à Peterborough en 1969, inscription dans les manuels officiels en 1975.

1983 : la France adopte la règle anglaise

Il faudra dix-sept ans de plus pour que la France s'y range. En 1983, la priorité à l'anneau devient la règle sur les giratoires français. L'invention d'Hénard, corrigée par Blackmore, revient chez elle — et cette fois elle fonctionne.

C'est là que tout s'emballe.

1982 : les maires héritent des routes

Portrait de Gaston Defferre
Gaston Defferre, ministre de l’Intérieur et de la Décentralisation.
Sénat français — CC BY-SA 3.0

Un an plus tôt, les lois Defferre de décentralisation ont transféré la voirie locale aux communes et aux départements. Les élus deviennent maîtres de leurs carrefours au moment précis où l'outil devient efficace. La conjonction est décisive : le giratoire est sûr, il est autorisé, et il est désormais du ressort de celui qui coupe le ruban.

Il devient aussi une vitrine municipale. Un feu tricolore ne se photographie pas ; un giratoire fleuri à l'entrée de la commune, si. C'est un aménagement qui se voit, qui s'inaugure, et qui dit quelque chose de la ville à qui la traverse.

Ce que ça coûte, et ce que ça évite

Un giratoire coûte, selon sa taille et son emprise, de 200 000 à plus d'un million d'euros. La France en met en service plusieurs centaines par an depuis quarante ans — les estimations publiées vont de 500 à plus de 1 000 annuellement.

En face, l'argument qui a tout emporté : d'après les travaux du Cerema, un giratoire réduit les accidents mortels de 70 à 90 % par rapport à un carrefour à feux. La raison est géométrique. On y entre lentement, tous les véhicules vont dans le même sens, et les angles de choc y sont rasants au lieu d'être frontaux ou perpendiculaires. Un giratoire ne supprime pas les accrochages : il supprime les morts.

S'y ajoutent des économies discrètes — ni feux à entretenir, ni électricité, ni maintenance d'automates — et un défaut tout aussi discret : l'emprise au sol, considérable, qui a accompagné l'étalement des zones commerciales en périphérie.

L'œuvre au milieu

Reste l'îlot central, ce rond de terre que personne ne traverse. Les communes en ont fait le support d'une production artistique massive et sans équivalent : sculptures d'acier, animaux en résine, machines agricoles retraitées, allégories de la spécialité locale. Notre recensement en compte 1 148 officiellement déclarées, et ce n'est qu'un plancher.

Ces œuvres sont raillées autant qu'aimées. Elles n'en constituent pas moins le plus grand musée à ciel ouvert de France, avec la particularité qu'on ne peut y entrer.

2018 : le carrefour devient une place

À l'automne 2018, le mouvement des gilets jaunes s'installe sur les ronds-points. Le choix n'a rien d'un hasard : le giratoire est le point de passage obligé de la France périphérique, celle des zones commerciales et des lotissements, et c'est un espace où l'on est à la fois protégé des voitures et vu de tous ceux qui passent.

Un lieu conçu pour ne jamais s'arrêter est devenu, quelques mois durant, le seul endroit où l'on s'arrêtait. C'est peut-être la meilleure preuve que le giratoire n'est pas un équipement de voirie comme un autre.

Alors, combien ?

Les chiffres publiés varient du simple au double, et ce n'est pas de la négligence : tout dépend de ce qu'on compte. Les giratoires signalés, où l'on cède le passage à l'entrée ? Les ronds-points à priorité à droite, comme l'Étoile ? Les mini-giratoires franchissables ? Selon la définition retenue, on lit 30 000, 50 000 ou davantage.

Notre propre recensement, fondé sur OpenStreetMap, en dénombre 77 061 en France métropolitaine, toutes familles confondues. Le détail est dans les palmarès, et la méthode est ouverte : les données viennent de contributeurs bénévoles, et chacun peut les corriger.

France 77 061
Espagne ~30 000
Royaume-Uni ~10 000
États-Unis ~3 700
Notre recensement pour la France ; pour les autres pays, les ordres de grandeur couramment cités. Les méthodes diffèrent — l'écart, lui, ne fait pas de doute.

Pour aller lire ailleurs

Voir ce que ça donne en chiffres